Chiffres – lors de votre prochain passage à la station BNF

Des petits signes en laiton fixés à chaque contremarche, une devinette pour le passager de la ligne 14. Il s’agit de la numérotation des 19 marches pour sortir de la station de métro BNF écrit en 19 langues.

Voici quelques exemples en image des langues choisies par l’architecte Antoine Grumbach :

Lors de votre prochain passage par la station, regardez vos pieds pour compter dans la langue de votre choix, même si ce n’est que jusqu’à 19.

4 mots pour un voyageur spatial

Chaque grande puissance spatiale a fabriqué un mot pour désigner le voyageur spatial. Le choix du mot s’est fait sciemment, illustrant un positionnement géopolitique.

D’abord les Américains envoient des astronautes (1928), soit des navigateurs d’astres. L’URSS forge son propre mot en 1961, космонавт ou cosmonaute, le navigateur de l’univers. Les Européens en 1962 sont eux des navigateurs de l’espace. En créant un 3ème mot, les Européens évitent de s’aligner en pleine guerre froide avec un bloc plutôt que l’autre. Dans les faits aujourd’hui les spationautes ont plutôt tendance à être des astronautes, signal sans doute de la prééminence de l’imaginaire spatial américain.

Depuis 2003, la Chine est une puissance spatiale qui s’est donc dotée d’un nouveau mot : taïkonaute en français ou tàikōngrén (太空人) en chinois, soit l’homme du grand vide. Quand les Américains se focalisent sur l’objectif, le point à atteindre, l’astre, les Russes et les Européens envisagent le territoire à explorer et les Chinois pensent à la matière ou ici à son absence. La langue ici révèle bien un rapport au monde.

Dés à histoires

Jouer avec les mots pour s’inventer des histoires nécessite de l’entrainement, comme tout muscle cela se développe et s’entretient.
Les Rory’s story cubes (dés à histoires) sont de parfaites altères pour muscler son imagination : sur chaque face du dé un petit symbole et en alignant les dés tour à tour on tisse à l’oral une histoire à deux ou à plusieurs.
A chaque partie, les joueurs interprètent diversement les symboles et en fonction de leur culture d’origine attribuent des sens différents aux images. De même on peut jouer sur les niveaux d’abstractions. Le symbole de la balance peut être utilisé directement comme balance pour peser des ingrédients, comme traitre qui balance ses compagnons ou encore pour évoquer la justice. Le jeu consiste alors tout autant à créer une histoire qui tient à peu près debout, qu’à surprendre son partenaire par l’utilisation de tel mot plutôt qu’un autre. Ce crée ainsi un dialogue entre les participants qui dévoilent leurs systèmes de pensée au fil des mots, subtil et fragile dévoilement autour d’un jeu d’enfants.

Rory's story cubes

Astuce : c’est parfait pour patienter sans y penser dans les queues ! En plus cela intrigue les voisins, une petite distraction et une opportunité de discussion.

Mots de famille – épisode 2

On apprend aux enfants en France à vouvoyer les personnes âgées, à leur dire “monsieur” ou “madame“. C’est la façon de marquer notre respect pour nos aînés. Il ne faut surtout pas leur rappeler leur âge, la vieillesse en occident étant bien souvent vu comme l’arrivée de la faiblesse à fuir absolument.

A l’inverse, les enfants parlant swahili s’adresseront de façon respectueuse aux vieux en les saluant d’un “shikamoo” mais leur diront “bibi” (grand-mère) ou “babu” (grand-père) même s’ils n’ont aucun lien de parenté. Les cheveux blancs sont salués et signe de sagesse.

Il serait intéressant de changer de point de vue en France. Si les vieux et vieilles françaises cessaient d’être perçus comme des poids, mais des sources de sagesse capables de recul, cela pourrait renverser les discussions sur le système de retraite. Nos vieux pourraient être en retrait du monde actif du travail, tout en étant sollicités dans des activités plus douces de transmission par exemple.

Dans 40 ans j’adorerais qu’on m’appelle bibi.

Family words – episode 2

French children are taught to say “vous“, “monsieur” or “madame” to seniors. It is a way to show respect to elderly people. One should absolutely not remind them of their age, in the Western world old age is often perceived as a weakness to run away from.

On the contrary, children who speak Swahili will greet an old person with “shikamoo” but will call them “bibi” (grandmother) or “babu” (grandfather) even if they are not related to one another. White hair is recognized as a sign of wisdom.

It would be intersting to shift viewpoint in France. If old men and women in France were not perceived anymore as a weight but as a source of wisdom able to take a step back, it might turn the debate on the retirement pensions around. Our old people would retire from the active world of work, while remaining available for softer activities such as the transmission of knowledge.

Dans 40 ans j’adorerais qu’on m’appelle bibi.

Pastoureau – les mots des couleurs / words of colours

Français

Le petit livre d’entretiens avec Michel Pastoureau permet de plonger rapidement dans chaque couleur et de voir comment ces mots quotidiens sont les résultantes de constructions sociales en éternelle reconfiguration, des constructions sociales elles-mêmes liées à la technique permettant leur création. Je l’ai relu pour les besoins de ce billet et il y a tant d’anecdotes géniales que je ne saurais laquelle choisir ! Je vous laisse donc le lire.

Je fais un détour par une langue d’Afrique de l’Est qui marque clairement l’origine des couleurs. En swahili, seules 3 couleurs sont des adjectifs (qui de ce fait s’accordent) : rouge -ekundu, noir -eusi et blanc -eupe. Michel Pastoureau rappelle que dans l’Antiquité les 3 couleurs structurantes étaient le blanc pour présenter l’incolore, le noir lié au sale et le rouge marquant la couleur. Y aurait-il un lien ?

Le reste des couleurs en Swahili se fabriquent à partir d’un élément de l’environnement :
– couleur du curcuma, rangi ya manjano, donc jaune
– couleur des arbres ou des feuilles, rangi ya manjani/kijani,donc vert
– couleur d’un fruit semblable à la prune, rangi ya zambarau,donc violet
– couleur de l’eau des petits pois, rangi ya maji ya kunde,donc marron
– couleur des cendres, rangi ya majivu, donc gris
Certaines couleurs sont proches du français, par exemple rose se dit couleur de la rose rangi ya waridi ou orange est de façon similaire la couleur de l’orange rangi ya machungwa. 

English

The little book of interviews with Michel Pastoureau is quick dive into each color through which colors appear as ever evolving social constructs linked to how they are created. I have read it again to write this article and there are too many amasing anecdotes for me to pick one over the others! I will thus let you ead it.

A detour through an Eastern African language shows us very clearly where the colours come from. In Swahili, only 3 colours are adjectives (that have to agree with the rest of the sentence): red ekundu, black eusi and white eupe. Michel Pastoureau reminds us that the 3 structural colours during the Antiquity were white as colourless, black for everything dirty and red as colourful. Can we draw a link?

The rest of colours in Swahili are made out of elements of the environment:
– colour of turmeric, rangi ya manjano, that is to say yellow
– colour of trees or leaves, rangi ya manjani/kijani, that is to say green
– colour of a prune looking like fruit, rangi ya zambarau, that is to say purple
colour of the water of peas, rangi ya maji ya kunde, that is to say brown
colour of ashes, rangi ya majivu, that is to say grey
Some colours are close to English, for instance orange, rangi ya machungwa,or close to French like pink that is to say rose or rangi ya waridi.  

Vous pouvez trouver ce livre dans les librairies suivantes :
You can find this book in anoy of these book stores:
https://www.librairiesindependantes.com/product/9782757841532/

Family words – episode 1

When I learned the languages of neighbors, close or far, from Spain to Russia or Turkey, the words referring to family members are quite similar to English. On the other hand, the relationships between family mmbers seem different when one goes south.

In Swahili, the paternal uncle is referred to as the elder father (baba mkubwa) or younger father (baba mdogo) and the maternal aunt as the elder mother (mama mkubwa) or youger mother (mama mdogo).

A Congolese classmate explained us how in Lingala the paternal uncle is the elder or younger brother and the maternal aunt is the elder or the younger siste. The word for cousin disappears for the benefit of brother and sister.

Through language, we perceive a society where the family is enlarged beyond the nuclear family. I have found the beginning of an answer in the following proverb in the book Aya of Yop city: “When a baby is in the belly, he belongs to his mother. When he is born, he belongs to everyone.” The family welcomes and supports the mother and the child during the first days and then the child is introduced to the neighbors. He grows in a community where the tontons and the tanties watch him when he plays in the street and welcome him for lunch/dinner at theirs.

We find the same system in India, where adults are called auntie and uncle, the embodiement of the proverb “it takes a village to raise a kid”.

Mots de famille – épisode 1

En apprenant les langues de nos voisins plus ou moins proches, de l’Espagne à la Russie et à la Turquie, les mots pour désigner les relations avec les membres de la famille sont assez similaires au français. Par contre quand on va un peu plus au sud les relations entre membres de la famille sont différents.

Le swahili parle des oncles paternels comme d’un père aîné (baba mkubwa) ou cadet (baba mdogo) et des tantes maternelles comme d’une mère aînée (mama mkubwa) ou cadette (mama mdogo).

Une camarade de classe congolaise nous expliquait qu’en lingala les oncles paternels étaient les frères ainés ou cadets de papa et les tantes maternelles les soeurs ainées ou cadettes de maman. Les mots cousin et cousine disparaissent au profit de frère et soeur.

La langue nous fait percevoir une société où la famille est élargie au delà de la famille nucléaire. J’ai trouvé un début d’explication dans Aya de Yopougon via le proverbe “Lorsqu’un bébé est dans le ventre il appartient à la mère. Lorsqu’il naît, il appartient à tout le monde.” La mère et l’enfant sont accueillis et soutenus par toute la famille les premiers jours, puis l’enfant est présenté aux voisins. Il grandira dans une communauté où il sera surveillé par les tontons et les tanties quand il joue dans la rue et pourra manger chez les uns et les autres.

On trouve le même processus à l’oeuvre en Inde, où l’on s’adresse aux adultes en disant auntie et uncle, incarnation dans la langue du proverbe “it takes a village to raise a kid” (il faut un village pour élever un enfant).

A matter of point of view

A same geographic place, the Baltic sea in English, but multiple designations. The Latvian and the Lithuanian people say Baltic sea (in Latvian baltijas jūra, in Lithuanian baltijos jūra). On the other hand, the Estonian people talk about the western sea, Läänemeri, when they sea the Baltic. On the opposite bank, they say the Eastern sea: Östersjön in Sweden, Itämeri in Finland, Østersøen in Denmark or Ostsee in Germany.

This difference in names still exists in our contemporary languages regarding the Baltic sea. It can be surprising when we compare the situation to the Mediterranean sea, which all bordering countries call the same. Indeed the Roman when they settled all around this sea thus united the names. Originally, the Mediterranean was the Big Green (wȝḏ-wr) for the Egytian, the Western sea (Hinder sea) in the Bible, etc. With the Roman Empire, this sea ended up being at the center of the known lands, that is to say in latin medius (middle) and terra (land). Such a phenomenon did not occur around the Baltic sea.

Source: article from the Inalco, Région de la mer Baltique une “Méditerranée du Nord” ? by Katerina Kesa

Question de point de vue

Un même espace géographique, la mer Baltique en français, mais plusieurs dénominations. Les Lettons et les Lituaniens parlent de mer Baltique (en letton baltijas jūra, en lituanien baltijos jūra). Par contre les Estoniens parlent de mer de l’ouest, Läänemeri, quand ils regardent la Baltique. Sur la rive opposée, on parle de mer de l’est : Östersjön en Suède, Itämeri en Finlande, Østersøen au Danemark ou encore Ostsee en Allemagne.

Cette différence d’appellations qui subsiste encore dans nos langues contemporaines concernant la Baltique peut paraître surprenante quand on compare avec la mer Méditerranée, que tous les peuples limitrophes appellent pareil. En effet les Romains en s’implantant dans tous les pays bordant cette mer ont unifié les dénominations. A l’origine, le Méditerranée était la Grande Verte (wȝḏ-wr) pour les Egyptiens, mer de l’Ouest (mer Hinder) dans la Bible, etc. A l’arrivée des Romains, cette mer s’est retrouvée au centre des terres connues, soit en latin medius (milieu) et terra (terre). Or un tel phénomène ne s’est pas produit autour de la Baltique.

Source : article de l’Inalco, Région de la mer Baltique une “Méditerranée du Nord” ? par Katerina Kesa